Au cœur de la Fabrique – son histoire sous l’angle de la gestion (1)

Série : Au cœur de la Fabrique – son histoire sous l’angle de la gestion – 1 de 4

Par Cécile Branco – Collaboration avec Quartier artisan.

Ils étaient étudiants et travailleurs à  rêver d’un lieu où la fabrication et la réparation rassembleraient les citoyens de Sherbrooke. Aujourd’hui, ils sont plus de 550 membres à contribuer à cette vision. La Fabrique fêtera cette année ses trois ans d’opération, et pour l’occasion on propose une série de 4 articles pour démystifier le succès de ce projet, qui a mis en place des façons de faire uniques et où la participation citoyenne est maîtresse.

« À l’université, je m’impliquais dans les groupes techniques, mais lorsque j’ai quitté l’école, j’ai perdu l’accès aux ateliers », explique Étienne, ébéniste et cofondateur de la Fabrique. Avec ses amis, ils décident de partir à Boston pour une journée de formation sur la gestion des Fab lab. Au retour, ils sont convaincus par l’idée d’ouvrir un atelier collectif, mais ils doivent trouver une façon de structurer leurs aspirations. S’ils ont envie de s’investir dans un tel projet, c’est qu’ils sont inspirés par la perspective que cet espace puisse devenir un lieu communautaire où tous peuvent s’épanouir comme créateur. Le modèle coopératif s’est donc imposé par lui-même. Aujourd’hui, la coopérative est composée de membres travailleurs, soit l’équipe coordinatrice, de membres partenaires, et de membres utilisateurs, qui sont autant de citoyens engagés qui utilisent les ateliers, que d’artisans producteurs, qui louent des espaces de travail. En tout, la Fabrique comprend 6 ateliers collectifs de fabrication, 25 ateliers pour artisan,  550  membres et 15 partenaires de soutien. Un succès, mais qui rapidement devint aussi un défi, comment assurer la mobilisation des membres, la gestion des lieux et leur viabilité financière?  Pour y répondre, et assurer l’autonomie de leur membre, ils ont mis sur pied une structure unique qui assure l’implication des membres à la vie démocratique de la coopérative.

La sociocratie comme modèle de gouvernance

La sociocratie est un modèle de gouvernance qui mise à rendre une organisation transparente et efficace tout en donnant voix aux gens qui y sont engagés. S’inspirant de ce modèle, La Fabrique a donc mis sur pied un système qui permet aux membres de s’impliquer dans les décisions autrement que par l’élection d’administrateurs sur le conseil administratif. Pour se faire, chacun des ateliers se gère par un comité de bénévole, appelé club, responsable des questions relatives à la planification de l’aménagement de l’espace, des dépenses qui y sont reliées, de l’entretien, de l’achat de nouveaux équipements et des formations. Tous les membres peuvent y participer, mais plus souvent que jamais ce sont les utilisateurs de l’atelier qui le compose. Ils ont la responsabilité de se rencontrer et de se rapporter au cercle général, qui a lieu tous les deux mois. Le cercle général regroupe l’ensemble des sous-comités qui discutent des questions affectant l’ensemble des ateliers, notamment les finances. De cette façon, la coop s’assure que « chacun est responsable de son niveau de compétence ».

Pour Julien, un des avantages à cette structure est qu’il redonne aux membres la responsabilité de gérer les ateliers. Du même coup, ça enlève un poids administratif à l’équipe de gestion, et ce, tout en permettant à chacun des membres de se responsabiliser devant le bien dont ils sont propriétaires, soit les ateliers.  Ceci étant dit, un des défis de ce modèle est la mobilisation des membres. S’ils sont prêts à s’investir dans la gestion du projet, ils ont aussi leur horaire personnel. Pour ce faire, une des tâches principales de l’équipe coordinatrice, composée de 3 coordonnateurs, est d’assurer que les membres  s’impliquent. Il y a notamment Francis, responsable de l’aménagement et de l’entretien, dont le rôle principal est de soutenir les clubs, d’être à leur écoute et de les aider à exécuter leur décision. Alors que dans une logique traditionnelle de gestion, c’est l’équipe de gestion qui planifie, organise et décide, en offrant plus ou moins d’autonomie aux employés, la Fabrique, revisite la formule en assurant aux membres le pouvoir sur l’ensemble de la gestion. D’ailleurs, même sur le conseil d’administration, les membres utilisateurs représentent la majorité, soit 4 des 7 postes. Les trois autres sont occupés par 1 membre travailleur, et 2 membres partenaires. Celui-ci a comme rôle d’orienter les réflexions stratégiques, de surveiller la pérennité et d’assurer la relation externe. L’exécution des décisions qui y sont prises se fait aussi par l’équipe coordinatrice, qui relève à la fois du conseil et du cercle généraux.

Cette sociocratie est donc devenue un outil équilibrant le pouvoir entre les membres et entre les différentes cellules décisionnels, dans ce cas, le CA, le Cercle général, les clubs et l’équipe coordinatrice. D’ailleurs, on peut faire l’hypothèse qu’une partie du succès de la Fabrique repose sur leur structure décisionnelle puisqu’elle redonne aux membres la responsabilité de son développement et l’accomplissement de sa mission. C’est eux qui jour après jour incarnent le changement qu’ils souhaitent opérer, étant à la fois clients, bénéficiaires et propriétaires. Plus il y aura de propriétaires, plus il y aura de clients et de bénéficiaires, plus la ville de Sherbrooke remettra au cœur de sa vie citoyenne le savoir-faire de tous. D’ailleurs, c’est pour cela que la Fabrique ne s’intéresse pas, pour le moment, à mesurer de manière détaillée leur impact, « c’est une perte de ressources. Pourquoi  ne pas utiliser ces ressources pour faire encore plus d’impact », explique Julien. De toute façon, il suffit de marcher dans la Fabrique pour se rendre compte de l’esprit de communauté et d’accueil qui y règne, tant que les propriétaires décideront de leur avenir, ils sauront guider la coopérative vers ce qui pour eux affectera positivement leur vie et leur environnement. Il reste qu’il faut faire vivre cette sociocratie, et pour se faire, il faut que la coopérative adresse certains enjeux, notamment celui de sa pérennité financière, sujet exploré lors du prochain texte.

Anne Painchaud-Ouellet